À une douzaine de kilomètres à l’ouest de ce qu’il reste aujourd’hui de la centrale nucléaire de Tchernobyl, le petit village de Buriakivka s’est transformé, au fil des décennies, en un cimetière mécanique où reposent des amas de tôles irradiées. Grâce au travail d’archives photographiques du site The Chernobyl Gallery, il est possible d’observer ces silhouettes métalliques rongées par le temps, ces carcasses de camions, d’autobus, de voitures civiles ou militaires, tous contaminés lors des opérations d’évacuation, de transport ou de décontamination. Ce lieu, devenu une zone d’exploration urbaine (urbex) à la fois fascinante et terrifiante, rappelle que la radioactivité ne détruit pas seulement les organismes vivants : elle fossilise aussi les objets, les immobilise dans une éternité toxique.
La série Chernobyl (2019), qui a marqué un tournant dans la représentation médiatique de la catastrophe de Tchernobyl, a d’ailleurs largement contribué à remettre en lumière ces véhicules d’époque. Les amateurs d’automobiles soviétiques y retrouvent des modèles emblématiques, utilisés pour reconstituer avec une précision presque documentaire les scènes d’avril 1986. Ces machines, qui furent les témoins involontaires de l’effondrement du système de sécurité nucléaire soviétique, participent aujourd’hui à la mémoire collective de l’événement. Ce lieu urbex fait froid dans le dos et rappelle aujourd’hui, les conséquences irréversibles de la catastrophe de Tchernobyl.
Parmi les engins qui ont marqué l’histoire de la catastrophe, le robot STR‑1 occupe une place à part. Conçu pour intervenir dans des zones où la dose de radiation dépassait largement les seuils mortels, il fut déployé sur le toit du bâtiment du réacteur n°3, adjacent à celui détruit de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Sa mission consistait à pousser, ramasser ou déplacer des débris hautement radioactifs, parfois des morceaux de graphite du cœur du réacteur, afin de permettre la construction du premier sarcophage. Malgré ses limites techniques et les conditions extrêmes, le STR‑1 demeure l’un des symboles de la lutte désespérée contre l’invisible.
Dans les profondeurs de Buriakivka, les véhicules militaires dominent le paysage. Camions de transport de troupes, fourgons d’intervention, engins spécialisés : tous ont servi à déplacer les soldats de la République socialiste soviétique d’Ukraine, alors intégrée à l’URSS. Ces hommes, souvent jeunes et mal informés, furent envoyés en première ligne pour contenir l’incendie, évacuer les populations, sécuriser les zones contaminées. Beaucoup ont payé de leur santé, parfois de leur vie, cette mobilisation d’urgence.
Sur le site urbex de Buriakivka, on distingue également la carcasse d’un hélicoptère, rappel silencieux des centaines d’appareils mobilisés pour tenter d’étouffer l’incendie du réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Pendant des jours et des nuits, les pilotes ont survolé le brasier pour y larguer des sacs de sable, d’argile et de bore, dans l’espoir de limiter la dispersion des particules radioactives. Plusieurs appareils se sont écrasés, victimes de la chaleur, des turbulences ou de la radioactivité qui perturbait les instruments.
Pour ceux qui souhaitent s’immerger davantage dans ce territoire suspendu, les archives photographiques de The Chernobyl Gallery offrent une plongée saisissante au cœur de Buriakivka, de Pripyat et de la zone d’exclusion. Ces images, à la fois documentaires et spectrales, rappellent que la catastrophe de Tchernobyl n’est pas seulement un événement du passé : c’est un lieu où l’histoire continue de se matérialiser, où chaque objet raconte une part de ce 26 avril 1986 qui, quarante ans plus tard, n’a toujours pas fini de résonner.
La rédaction
Photos : The Chernobyl Gallery
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