Après une quinzaine d’années d’efforts pour imposer un autobus électrique conçu et assemblé en Bretagne, l’aventure Bluebus s’achève. Le groupe Bolloré a confirmé l’arrêt définitif de la production de ses véhicules, refermant une page industrielle entamée en 2011 à Ergué‑Gabéric. Cette décision met fin à un projet qui devait incarner la maîtrise d’une technologie jugée stratégique par le groupe : la batterie lithium‑métal‑polymère, dite LMP, développée par la filiale Blue Solutions. Au fil des ans, près de 700 autobus ont été livrés à une soixantaine d’exploitants, presque tous français, un volume respectable pour un constructeur indépendant mais insuffisant pour atteindre la masse critique indispensable face à une concurrence devenue féroce. Bolloré reconnaît d’ailleurs que Bluebus « n’a pas la taille suffisante pour rivaliser avec les autres acteurs du secteur ».

Cette fragilité structurelle n’est pas la seule explication. Deux incendies survenus au printemps 2022 sur le réseau de la RATP ont brutalement mis en lumière les limites du modèle. À un mois d’intervalle, deux Bluebus de 12 m ont pris feu à Paris, entraînant l’immobilisation immédiate des 149 véhicules alors en service. L’opérateur francilien n’a accepté de les remettre en circulation qu’à l’approche des JO de Paris 2024, après avoir obtenu les garanties de sécurité exigées. Les enquêtes ont établi que les sinistres provenaient de courts‑circuits liés à une isolation mal posée à l’intérieur des batteries, un constat d’autant plus lourd de conséquences que ces accumulateurs étaient précisément l’élément différenciant du véhicule, conçus et fabriqués par Blue Solutions selon une architecture LMP à électrolyte solide.

Bluebus n’était pas seulement un autobus électrique. En effet, il devait servir de démonstrateur grandeur nature pour la technologie LMP, fruit de plus de vingt‑cinq ans de recherche. Avant les bus électriques, Bolloré avait déjà tenté de valoriser cette batterie dans l’automobile avec la Bluecar, dotée d’un pack LMP de 30 kWh et utilisée notamment dans le service Autolib’. L’arrêt de la Bluecar en 2018 avait reporté sur Bluebus la responsabilité de porter cette innovation sur le marché. L’usine inaugurée en 2016 à Ergué‑Gabéric, financée à hauteur de 40 M€, devait permettre de produire un autobus électrique de 12 m capable de rivaliser avec les géants européens. Mais les volumes n’ont jamais décollé suffisamment pour soutenir l’outil industriel, et dès 2023, les ventes de Bluebus comme celles des MercedeBenz e-Citaro équipés de batteries LMP ne suffisaient plus à faire tourner les lignes de production de Blue Solutions.

L’annonce de l’arrêt de la fabrication s’accompagne d’un plan de sauvegarde de l’emploi visant 74 suppressions de postes chez Bluebus, tandis que Blue Solutions, également touchée par les difficultés du secteur européen de la batterie, prévoit 41 suppressions supplémentaires. Bolloré insiste sur le fait que ce projet est mené « avec responsabilité », conscient des conséquences humaines et territoriales d’une telle restructuration .

La disparition de la chaîne de production ne signifie toutefois pas l’extinction immédiate des Bluebus déjà livrés. Le groupe maintiendra une équipe réduite chargée d’assurer le suivi et la maintenance des quelque 700 bus électriques en circulation, afin de respecter ses engagements auprès des exploitants, dont Île‑de‑France Mobilités, qui a demandé des garanties pour les 320 bus acquis. Parallèlement, la division recherche et développement de Bluebus, forte de 17 ingénieurs, doit être reprise par un acteur européen du transport public, une opération que Bolloré présente comme proche de son aboutissement .

Ainsi se referme une aventure qui avait commencé comme un pari audacieux : prouver qu’un constructeur français pouvait imposer un autobus électrique reposant sur une technologie de batterie singulière, la LMP, et contribuer à l’essor d’une mobilité décarbonée. 15 ans plus tard, malgré les ambitions initiales, les investissements massifs et une flotte déployée dans tout le pays, Bluebus n’a jamais réussi à franchir le seuil nécessaire pour s’imposer durablement. Les incendies de 2022 ont accéléré une fragilisation déjà à l’œuvre, et l’arrêt de la production marque désormais la fin d’un chapitre industriel que Bolloré avait longtemps voulu exemplaire.

La rédaction

Photo : LesVoitures.com

Frédéric Martin
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