Chez Rolls-Royce, le geste est presque un rituel : le « Spirit of Ecstasy » jaillit du capot au démarrage, puis se rétracte en silence dans la calandre à l’arrêt. Derrière cette chorégraphie millimétrée se cache un équipementier allemand méconnu, Paragon, aujourd’hui en procédure d’insolvabilité, une affaire qui en dit long sur la fragilité des chaînes d’approvisionnement du très haut de gamme.

Le 7 septembre 2026, paragon GmbH & Co. KGaA et deux de ses filiales, paragon electronic GmbH et paragon movasys GmbH, ont déposé une demande d’ouverture de procédure d’insolvabilité auprès du tribunal de Paderborn, en Allemagne. C’est précisément movasys, sur son site de Landsberg am Lech, qui conçoit le mécanisme électronique chargé d’escamoter la statuette « Spirit of Ecstasy » sur les Rolls-Royce, un kit complet (figurine en acier inoxydable poli et mécanisme) facturé environ 4 661 € en pièce détachée. Paragon fournit aussi BMW et Porsche en composants électroniques et mécaniques de précision.

Spirit of Ecstasy Rolls-Royce Spirit of Ectasy

Le plus frappant dans ce dossier, c’est que l’entreprise n’est pas en difficulté à cause d’un manque de commandes. Pour 2025, Paragon a annoncé un chiffre d’affaires d’environ 110,9 M€, un EBITDA (résultat avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement, un indicateur de rentabilité opérationnelle) de 14,9 M€, un résultat net consolidé positif de 1,2 M€ et un carnet de commandes automobile record de 215 M€. La dette fournisseurs a même été réduite de plus de 64 % ces dernières années. Ce qui a fait basculer l’équipementier, c’est un financement promis et jamais versé : depuis fin novembre 2025, Paragon négociait avec l’investisseur indien Tejascore Techsystems Inc., qui s’est engagé par écrit, le 19 juin 2026, à injecter 12 M€ (5 M€ fin juin, 7 M€ fin juillet) assortis d’une ligne de crédit supplémentaire de 6 M€. Aucun versement n’a été honoré malgré un délai supplémentaire accordé par Paragon, qui envisage désormais une action en justice contre l’investisseur.

Résultat, 552 salariés sont sous administration judiciaire. Ils sont répartis sur 6 sites en Allemagne (Delbrück, Suhl, Landsberg am Lech, Limbach, Nürnberg et St. Georgen), dont plus de 250 personnes sur le site de Suhl et environ 120 à Landsberg am Lech, directement lié au mécanisme du « Spirit of Ecstasy » Rolls-Royce. Les filiales installées en Croatie et en Chine ne sont pas concernées et poursuivent leur activité normalement. Un administrateur judiciaire, Martin Mucha, a été nommé par le tribunal de Paderborn, et la production continue pour l’instant afin d’honorer les commandes jugées urgentes. Les salaires des employés allemands restent couverts à court terme par le mécanisme d’assurance‑insolvabilité (Insolvenzgeld), qui garantit traditionnellement jusqu’à 3 mois de rémunération, soit jusqu’au début du mois de novembre 2026, selon la presse économique allemande.

Ce n’est pas la première fois que Paragon traverse une zone de turbulences : l’équipementier avait déjà déposé une procédure de sauvegarde (Planinsolvenz) en 2009, en pleine crise financière et automobile mondiale, avant de s’en relever. Reste à savoir si cette nouvelle tempête, provoquée non par le marché mais par un partenaire financier défaillant, se soldera par le même rebond.

Gérald Aubard

Photos : Rolls-Royce

Gérald Aubard
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